"Qui n'a connu Chopin ne pourra jamais imaginer un être tel que lui ni concevoir à quelle exaltation l'âme, avant la délivrance de son enveloppe terrestre, peut s'élever. Qui n'a entendu ses compositions jouées par lui ne se figurera jamais comment la plus pure inspiration, sans égard aucun pour l'usage, la louange ni le blâme, se laisse emporter par les ailes du génie. Chopin était lui-même, certainement le premier, à jamais l'unique en son genre, probablement [...]

Sa personne était délicate, gracieuse, des plus attachantes ; l'homme tout entier n'était qu'un souffle, un être plus spirituel qu'incarné et, comme son jeu, pure harmonie. Sa parole aussi était semblable à son art : douce, aérienne, bruissante (weich, schwebend, rauschend). De père français et de mère polonaise,  les inflexions romanes et slaves se trouvaient réunies chez lui dans le plus pur accord. A peine semblait-il toucher le piano ! [...] Et avec ce talent qu'il était seul au monde à posséder,  Chopin était obligeant, modeste, sans nulle prétention ! Ce n'était pas un pianiste de l'école moderne ; il avait créé son art entièrement seul selon sa conception, et c'était quelque chose d'indescriptible.

Au salon comme dans la salle de concert, il s'avançait doucement, modestement vers le piano, se contentait du premier siège venu, montrant d'emblée par la simplicité de sa tenue vestimentaire et par le naturel de son maintien combien toute contorsion, tout charlatanisme lui était contraire. Sans aucun préambule, il livrait immédiatement son jeu plein d'âme et profondèment senti. Pour donner libre cours à son talent, il n'avait besoin ni d'une longue chevelure tombant sauvagement, ni de lorgnons, ni de coquetterie en face du public. Ce talent, il le produisait avec art - non avec artifice, magnifié spirituellement - et non déformé par la singerie." [...]

Sophie Leo (Erinnerungen aus Paris)

 

Sophie Leo, épouse d'Auguste Leo, banquier hambourgeois établi à Paris entre 1817 et 1848. Les Leo tenaient un salon musical réputé que fréquentaient notamment les musiciens allemands en séjour ou de passage à Paris : Meyerbeer, Mendelssohn, F. Hiller, Hallé, Clara Wieck, St. Heller et Moscheles, qui y fit la connaissance de Chopin en octobre 1839. Pendant toute la durée de son établissement à Paris, Chopin fut très lié avec Auguste Leo, son homme d'affaires et son intermédiaire dans bien des cas auprès d'éditeurs allemands et anglais. La Grande Polonaise brillante op. 53 lui est dédiée.

 

Source : Chopin vu par ses élèves, de Jean-Jacques Eigeldinger